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Read the Terrain est le résultat d’un workshop mené à l’automne 2024 par l’artiste espagnole Lara Almarcegui (1972) à l’invitation d’un groupe d’étudiant·e·s de la mention Espaces de l’École Supérieure d’Art et Design Saint-Étienne. Cette mention unique en France, créée il y a dix ans1, regroupe en années 4 et 5, un nombre égal d’étudiant·e·s en Art et en Design et stimule donc les échanges de compétence entre ces deux disciplines, pour des projets principalement menés dans l’espace public. Il est bon de rappeler que la phase Projet en école d’Art mène à la fois à la soutenance d’un mémoire et à l’exercice du Diplôme national Supérieur en Expression Plastique au grade de Master.
Dans ce contexte, le workshop infuse donc une réflexion théorique et critique supplémentaire, un croisement des cultures livresques et empiriques, débouchant sur des formes plastiques autonomes susceptibles d’être exposées publiquement – en l’occurrence pour le workshop « Almarcegui », la Biennale de Design du printemps 2025. Dans ce cadre précis, les étudiant·e·s désiraient questionner le paysage minier stéphanois (en 1983, la fermeture du puits Pigeot a clos une série, débutée dans les années 1970) à l’aune de la méthode définie par une artiste étrangère de réputation internationale. De manière générale, l’environnement local influence, de manière plus ou moins consciente, la réflexion critique et la production artistique des étudiant·e·s. Certain·e·s s’attardent sur la présence des jardins ouvriers à proximité du centre-ville, documentant les frontières matérielles de ces derniers ainsi que les récits qui les constituent tandis que d’autres se saisissent pour leurs projets sculpturaux, des matériaux industriels présents dans la ville.
À cela, il faut ajouter que ces différentes activités s’appuient sur une connaissance historique de la sculpture et plus précisément du Land Art, sur la notion de Site/Non Site élaboré par l’artiste américain Robert Smithson (1938-1973). Soit un ensemble de minéraux, de cristaux de roches, déplacés de l’espace naturel vers celui de la galerie, s’accompagnant d’une mise en forme sculpturale, d’une « traduction » de type minimaliste (caissons métalliques, verre). Les étapes créatives peuvent être distinguées en quatre moments : observation, prélèvement, détournement, critique institutionnelle. Dans cette perspective, il a semblé logique aux étudiant·e·s de passer commande à Lara Almarcegui dont le travail s’applique depuis plus de vingt ans à « montrer la beauté de ce qui passe inaperçu à la fois des architectes et des usagers dans les espaces laissés en friche par la ville, produire une conscience de ces lieux2… » Ce programme peut s’exprimer selon un principe d’accumulation monumentale de différents minéraux, en mesure de déplacer alors les notions paysagères d’échelle et de distance (Centre d’art de Dignes les Bains) ou bien, le dressement de listes inscrites sur des architectures, révélant le poids des matériaux utilisés pour leur construction (Matériaux de construction, Campus de Beaulieu, Rennes, 2014).
Pour les étudiant·e·s, cette collaboration a su orienter collectivement leur pratique naissante, la densifier autour d’organisations géophysiques et de témoignages (géologues, urbanistes, paysans). Il a aussi permis d’élaborer des moments où la pensée s’échappe pour laisser place à des formes de rêveries ; se croisent alors l’activité militante écologique si féconde dans les écoles d’art et les analyses les plus récentes des études anthropocènes, tous deux traversés d’intensités poétiques. Ainsi, il est troublant de noter qu’en opposant les formes concentrées liées à l’exploitation séculaire des mines stéphanoises à une succession de non-lieux (pistes de randonnée, commerces, activités sportives, parkings), fruits récents d’une politique locale de remembrement, le paysage séminal tend peu à peu à disparaître. Cette invisibilité va-t-elle dans un avenir proche conduire à une forme d’amnésie territoriale ? La reprise en main du paysage n’est-elle pas en dernier lieu, l’expression d’une reprise en main de la mémoire ouvrière avec ses repères historiquement situés et par voie de conséquence, une modification de l’imaginaire collectif ?
Plus précisément, l’article ci-dessous est le résultat d’une collaboration entre deux étudiantes, Lise Poncet et Angèle Villiere. À quelques mois de leur diplôme, elles ont saisi cette expérience de déplacement, à la fois proche et lointain, pour rédiger ce logbook : un journal de voyages à quatre mains. Ici, la photographie épaule le texte, optant pour la neutralité formelle de type documentaire.
Le 22 octobre dernier, nous nous sommes rendus sur différents crassiers de Saint-Étienne et ses environs. Ces déplacements ont été orchestrés par Thomas Goumarre, étudiant à l’École supérieure d’Art et Design de Saint-Étienne, à partir d’une carte interactive où les possibles crassiers sont référencés. L’excursion a été effectuée dans le cadre d’un workshop avec l’artiste Lara Almarcegui intitulé « Friches et Crassiers : qui possède le sol et ce qui se trouve en dessous ? » Avant de partir, nous parlions de possibles crassiers car durant l’épopée minière il y en avait près de 164 à Saint-Étienne et sa région. Aujourd’hui, sept sont encore identifiables. Les mines étaient en activité de 1820 à 1983. Désormais fermées, les crassiers perdurent néanmoins dans le paysage stéphanois, certains d’entre eux ont été transformés et adaptés à d’autres usages. Nous en avons sélectionné quatre pour leurs réutilisations différentes par des acteurs publics ou privés : le crassier Couriot, le crassier du Fay, le crassier de Villars et le crassier Saint-Pierre. Chacun de ces exemples témoignent de l’appropriation de l’homme sur cette ressource extraite du sol.
Avant de commencer notre parcours, le crassier en langage « gaga » (patois stéphanois) signifie « terril ». Ce terme est emprunté à la métallurgie. Il s’agit d’un amas de crasse d’oxyde qui se forme au cours de la fusion du métal. Ces collines artificielles sont les résidus stériles, les déchets non exploités de l’exploitation minière de la houille : une roche carbonée. À Saint-Étienne, le terme crassier n’est pas employé de manière péjorative, il est entré dans le langage courant. Les crassiers ont majoritairement une forme conique produite par apport de la matière par rails et téléphériques. D’autres sont plats ou encore tronqués. Sur les crassiers se trouvent du schiste, du grès, du charbon ainsi que d’autres déchets liés à l’exploitation comme ceux de construction et de démolition des lieux. Ces collines appartiennent au passé, certes, mais sont composées de roches dont certaines réagissent encore entre elles, faisant de ces sites des collines actives. C’est pour ces raisons qu’à Saint-Étienne, il est interdit de les gravir. Lors de l’ascension, le sol peut se dérober sous nos pieds et représenter un danger. D’autres sont des propriétés privées, ou encore exploitées par des entreprises de construction, interdites à l’accès également. Car oui, ces témoins du passé minier, qui a duré près de 200 ans, sont toujours des ressources attractives pour les hommes.
Trois jours plutôt, nous nous sommes rendus au Puit Couriot, à l’ouest de la ville. C’est le dernier puits stéphanois, fermé en 1973. C’est sur ce site que se trouve le Musée de la mine de Saint-Étienne : il s’agit donc du lieu le plus évident pour commencer notre étude sur les crassiers. Derrière les anciens bâtiments de l’extraction minière et du chevalement toujours présent, on en trouve deux. Ils servent de référence à Saint-Étienne car ce sont les plus connus. Ce sont aussi les plus visibles depuis le centre-ville. Ils sont un emblème du passé protégé et classé au patrimoine des monuments historiques.

Ils sont la vitrine de la transmission de cette histoire industrielle avec le Musée comme lieu type de l’extraction minière. Nous décidons de grimper le crassier de gauche. Il mesure environ 130 mètres. Après 10 minutes de marche, notre ascension commence entourée d’arbres implantés pour maintenir la structure conique avec des réseaux denses de racines. Plus nous avançons, moins il y a d’arbres. Le sol est très sombre, noir, sur les deux premiers tiers du crassier et semblable à de la poussière qui glisse à chaque pas. Pour avancer, nous nous maintenons à la végétation. Arrivé au dernier tiers, le sol devient rouge, se déclinant du rose vers l’ocre, les arbres disparaissent. La fin de la montée est abrupte, nous nous hissons à l’aide de nos mains dans une crevasse que l’eau de pluie a formée. Une fois au sommet, de grandes bourrasques nous empêchent de nous déplacer librement. Le sommet du crassier sert de lieu d’expression où des messages militants sont inscrits, à l’aide de banderoles, visibles depuis différents points de vue de la ville.

Notre excursion débute avec le crassier du Fay, situé dans la commune de Saint-Jean-Bonnefonds. C’est un crassier type : de forme conique, résidus des mines noirs, avec quelques arbres et entouré par des barrières. Un panneau stipule « ancien site minier, danger, accès strictement interdit ». Il se situe près d’une zone industrielle le rendant moins visible que ceux de Couriot. En faisant son tour à pied, nous voyons un ruisseau provenant d’en dessous celui-ci. Une légère brume s’échappe de l’eau. Après avoir plongé la main sous l’eau, elle était tiède. Nous avons rencontré des géologues spécialisés sur les bassins houillers pour nous expliquer ce phénomène. Après des enquêtes de terrain, ils nous expliquent que les crassiers comportent des morceaux de charbon encore en combustion émettant une chaleur pouvant aller jusqu’à 1 300 C. Ces points de chaleur, aussi appelés poches de combustions, sont liés à une action entre les matières organiques charbonneuses et un apport d’oxygène. Ils peuvent être situés en surface, dégageant des fumerolles (vapeur d’eau accompagnée d’une odeur de soufre) ou plus en profondeur rendant le crassier instable. Elles créent des espaces vides à l’intérieur par réduction de la matière et présentent ainsi un risque pour les personnes y marchant. Après avoir fait le tour, nous débutons l’ascension pensant constater que de la chaleur émane de sa surface. Nos mains sont constamment en contact avec le crassier pour tenter de ressentir une différence de température. Nous essayons de creuser à divers endroits à la recherche de point chaud. Ce jour-là, le soleil brille rendant difficile cette perception. Est-elle liée à l’activité du crassier où à des conditions météorologiques particulières ?

L’INERIS (l’Institut national de l’Environnement industriel et des Risques) surveille fréquemment les crassiers présentant des risques d’échauffement à l’aide d’une caméra thermique. De celui du Fay émane de la chaleur sur le côté sud expliquant l’absence de végétation. Ce crassier appartient à une société spécialisée dans la démolition de bâtiment dans la Loire. Nous avons émis l’hypothèse que sa combustion le protège encore, retarde une possible exploitation.
Notre tour des crassiers nous a emmenés sur les collines de Villars au nord-ouest de Saint-Étienne. Celui de cette commune n’est plus visible à première vue. Nous l’avions repéré grâce à la visualisation d’anciennes vues aériennes. Nous sommes arrivés par le haut du crassier via un axe routier. En apparence, il n’est en rien semblable aux autres visités précédemment : il relève plutôt d’une pente que d’une forme conique. Nous grattons le sol pour attester de la présence du charbon. Cette pente est aménagée, depuis peu, en un parcours santé où la peinture est vive et les arbres viennent d’être plantés. Au pied de ce crassier, les équipements sportifs de la ville sont regroupés : terrain de tennis, stade de foot, piste d’athlétisme… Un escalier est creusé et coulé en béton à même l’amas de scories et de terre, permettant l’accès au complexe sportif.

Cette transformation de terrain, nous l’avons aussi repérée non loin du golf de Saint-Étienne. Nous sommes rentrés dans le golf par un portail de service suivant notre GPS droit vers le crassier. L’ancien crassier prend place au milieu des parcours de golf. Il ressemble à une friche boisée n’ayant aucun attribut d’un crassier. Nous avons pu faire cette affirmation grâce à l’outil « remonter le temps » utile sur les cartes IGN en ligne pour voir la forme du crassier se dessiner dans les années 1980. Les activités sportives implantées au même endroit les rendent invisibles dans le paysage.
Notre journée se termine avec le crassier Saint-Pierre situé sur la commune de La Ricamarie. Il est devenu une carrière exploitant les résidus entreposés par les mines et les roches formées par transformation grâce à la combustion. Nous sommes arrivés par le bas en voiture. Ce terril à la forme tronquée est aménagé pour faciliter l’accès aux véhicules des entreprises de travaux publics respectant un sens de circulation. Il nous a fallu quelques minutes en voiture pour atteindre le parking de la carrière probablement proche du sommet. Durant notre ascension nous avons traversé des paysages teintés de rouge. C’est le plus spacieux que nous avons visité. Les autres étaient accessibles uniquement à pied et au bout d’une vingtaine de minutes nous étions au sommet. Nous ne sommes pas restés longtemps dans la carrière : rapidement on nous demande de quitter les lieux nous laissant une appréhension floue de la spatialité de ce terril. Nous avons vu l’organisation d’une partie de la carrière : un pont-bascule et des cases en béton contenant des tas de minéraux triés, ordonnés de façon granulométrique. Nous décidons de contourner le crassier afin de trouver un autre point d’entrée.

Nous traversons un lotissement qui a vue sur un ancien site minier avec des bâtiments désertiques et un chevalement. Passé les habitations, nous sommes en bordure d’un champ, un chemin boueux nous emmène directement au pied de la carrière. Nous grimpons à nouveau sur des pentes abruptes où des gravats sont entreposés. Nos chaussures font tomber des morceaux de carrelage, de briques, et d’autres débris rendant l’ascension compliquée. Les gravats sont sales et non reconnaissables, au milieu de ce tas, des morceaux de carrelage moucheté de jaune avec une couche épaisse de colle en dessous se démarquent. Nous traversons les chemins aménagés pour les camions où la terre est fraîchement striée par les roues. Arrivés au sommet, nous sommes déçus de ne pas voir la carrière.

Nous pensions être dans la carrière. Finalement, grâce à une carte numérique nous nous sommes rendu compte que nous étions sur une décharge. Nous étions sur un plateau où le sol était un mélange de gravats et de terre. Le crassier est séparé en deux zones : une réservée à l’extraction de matières constructibles, l’autre au stockage des déchets de construction. Les déchets partent et reviennent au même endroit formant une boucle. Les résidus des mines, ces amas de déchets non exploités durant l’extraction, créent des paysages figés où la matière semble immobile depuis des années. Ces collines sont oubliées dans l’esprit de la plupart d’entre nous : elles restent loin des préoccupations communes. Pour autant, les crassiers ne sont pas simplement des tas de déchets. Durant notre trajet autour de ces quatre crassiers, leur complexité s’est révélée. Ils ne sont ni inertes, ni oubliés, mais plutôt convoités par des entreprises privées afin d’exploiter leurs ressources ou d’utiliser le terrain pour d’autres usages. Ce sont aussi des espaces nécessitant une enquête, une observation constante avec des outils numériques de plus en plus sophistiqués, et dont chaque trace prélevée est susceptible de rejoindre un ensemble de signes nourrissant au fil du temps la compréhension de ces collines, leur survivance réelle et imaginaire.
Depuis l’écriture de cet article, Thomas Goumarre et Adriano Duarte ont créé le Sentier des Crassiers, une boucle de 55 kilomètres reliant les terrils du Bassin Houiller de la Loire. Leurs recherches historiques et observations de terrain ont créé du lien avec des acteur·ices et associations locales. Elles sont disponibles sur le site sentierdescrassiers.fr.
Bibliographie
Augé M. (1992) Non-lieux : Introduction à une Anthropologie de la Surmodernité, Paris, Seuil.
Pugnet N. (2019) Lara Almarcegui, Béton, Milan, SilvanaEditoriale.
Méaux D. & Tichit J. (2022) Arts Contemporains et Anthropocène, Paris, Hermann.
Smithson R. (1993) Le Paysage Entropique (1966-1973), Musées de Marseille.
Lowenhaupt Tsing A. (2019) Le Champignon de la Fin du Monde, Paris, La Découverte.
Maspero F. & Frantz A. (1990) Les Passagers du Roissy-Express, Paris, Seuil.
Référence électronique
Stéphane Le Mercier, Lise Poncet et Angèle Villiere, « Read the terrain », Images du travail, travail des images [En ligne], 19 | 2025, mis en ligne le 09 octobre 2025, consulté le 13 octobre 2025. URL : http://journals.openedition.org/itti/6328 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14w4p
